Catherine Camus
La fille d'Albert Camus raconte son père, de l'Algérie de son enfance au prix Nobel. Des photos de famille, des images d'Algérie, des articles de journaux, des manuscrits, des affiches, des scènes de théâtre forment cet album souvenir.
Catherine Camus habite rue Albert-Camus. A deux pas du cimetière où repose Albert Camus, à Lourmarin, au coeur du Lubéron. A côté du bureau où elle s'attelle, jour après jour, aux affaires d'Albert Camus. Pas loin de L'Isle-sur-la-Sorgue, où vivait René Char, l'ami intime avec qui Camus échangeait une correspondance affectueuse, dont Gallimard vient d'éditer des extraits.
Elle avait 14 ans ce jour de 1960 où une puissante Facel-Vega avait soudain quitté la RN5, abandonnant à la postérité un écrivain déjà mythique et son ami éditeur, Michel Gallimard. Avec les gains du prix Nobel, Camus avait acheté cette petite maison de village. Il avait tout décoré lui-même pour faire la surprise à sa femme Francine et à leurs jumeaux, Catherine et Jean. Ils l'ont découverte peu avant
sa mort. Fin prête, chaque meuble à sa place. Presque rien n'a bougé depuis. Pas même Catherine, cette longue silhouette discrète qui vous attend d'un air absent sous le panneau "rue Albert-Camus". Ce visage triste et doux caché derrière des lunettes.
Ce langage naturel truffé de gros mots jamais vulgaires, à l'humour douloureux. Ce profil où jaillit la ressemblance avec un père trop célèbre, trop présent, trop tout. "Il envahit pas mal, papa", reconnaît-elle. Catherine et Jean n'ont pas appris directement la mort de leur père. Ils l'ont devinée aux regards, aux pleurs, mais personne ne le leur a dit. "Quand votre père meurt et qu'il est célèbre, personne n'a l'idée que vous l'avez perdu. Ce n'est pas votre père, ce type-là, il est à tout le monde."
Les jumeaux, Albert Camus les avaient tendrement surnommés "la peste et le choléra". Catherine est née peu après la publication de La Peste, en ple ne gloire de son père et déjà dans le tourment de ses infidélités conjugales infinies. Les enfants ne savaient pas que leur père était célèbre. "Il nous a tenus complètement à l'écart. C'était un papa. On jouait au foot avec lui. Il était sévèremais très drôle et nous parlait beaucoup. On l'appelait "Rassurant", ça lui allait bien." A la mort de leur mère, "la peste et le choléra" ont 34 ans et deviennent, de fait, détenteurs du droit moral et patrimonial de l'oeuvre, immense et polymorphe, d'Albert Camus. Jean est avocat, Catherine vient de le devenir. "C'était évident pour tout le monde que je devais m'occuper de l'oeuvre. Pour tout le monde, sauf pour moi."
Elle laisse tout tomber et se colle au métier d'ayant droit. Elle rectifie: "On devrait plutôt dire d'ayant devoir."
A elle seule, elle a édité les Carnets III, et surtout Le Premier Homme, ce chef-d'oeuvre qui se trouvait à l'état inachevé sur le siège de la Facel-Vega, le jour de l'accident. Camus, mort triste et isolé, attaqué par les intellectuels de gauche depuis la publication de L'Homme révolté (1951) et pour avoir préféré les êtres humains à l'Histoire, a connu un réhabilitation tardive, après la chute dumur de Berlin. La tâche actuelle est la réédition de l'oeuvre en Pléiade. "Le boeuf est toujours à sa charrue", aime répéter Catherine.
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Chez Gallimard, on apprécie sa simplicité et son professionnalisme. Mais Catherine Camus n'est pas dupe. "La vision que la majorité des gens ont de l'ayant droit n'est pas sympathique, dit-elle. Une rentière qui se fait dorer la pilule au soleil et qui engrange des milliards. Si je dis : "Les milliards, c'est pas vrai", on va dire : "Elle va pas se plaindre, en plus !""
Depuis sa parution, en 1942, L'Etranger de Camus est le best-seller absolu chez Gallimard, avec Le Petit Prince de Saint-Exupéry : six millions et demi d'exemplaires déjà vendus en France (150 000 par an, en moyenne), les droits de traduction cédés dans 58 pays, même en gallois, en népalais ou en tamoul. Catherine Camus rappelle que les droits d'auteur (entre 8 % et 14 % du prix du livre) sont divisés entre elle et son frère. Que la valeur patrimoniale de l'oeuvre est estimée et soumise à l'impôt sur la fortune. Elle laisse s'absenter ses grands yeux sans gaieté. "Les gens ont une idée toute faite de ce que doit être la fille de Camus. Je déçois, forcément. J'aimerais bien m'appartenir un peu plus."